Quand on est pisse-copie-écriveuse-d’articles-et-de-livres consacrés à la sexualité, parmi les dossiers de pub de presse qui tombent quotidiennement dans nos boîtes mail, il y a du lourd. Du collector. Qu’on se penche sur le fond ou sur les méthodes de démarchage, on peut affirmer sans crainte que la plupart du temps, « la réalité dépasse l’affliction » (si quelqu’un peut m’indiquer le copyright de cette phrase, je serai ravie de citer son auteur).

Bref, entre le matraquage publicitaire éhonté, les maladresses commerciales et la pauvreté de certains contenus, il y a de quoi désespérer.

Pour te donner une idée des démarchages qu’on nous inflige, Lectrice, Lecteur, pense à un magasin Monsieur Meubles. En 1994. Imagine un canapé d’angle en cuir, et colle là-dessus le pire vendeur gominé que tu puisses imaginer. Tu y es ? Ok. Maintenant, visualise-le en train de t’expliquer qu’il va chercher son chef pour t’obtenir une remise exceptionnelle à toi, jeune couple trop gentil à qui il a vraiment envie de faire une fleur. Tu y es toujours ? D’accord. Alors pour couronner le tout, greffe à ce tableau cauchemardesque l’odeur sournoise de l’appât du gain, qu’on te déguise en volonté totalement désintéressée d’apporter joie et félicité à l’humanité. Gagner de l’argent ? Oh nooooon, ce n’est absolument pas le but, voyons !

Car ce qu’on attend du pisse-copie, c’est simplement qu’il comprenne que relayer le message d’amour contenu dans le dossier de presse fera de lui un bienfaiteur (dans le registre  « Save the Cheerleader, save the world« ).

Nous avons donc quotidiennement droit à une tempête de spams mails plus ou moins insistants, pour nous vendre un site marchand informer de la création d’un truc géniaaaal, d’un produit géniaaaal, ou d’un concept géniaaaaal.

Alors bon. D’accord. Le dernier mail de démarchage m’ayant été envoyé quatre fois, j’ai souhaité récompenser la persévérance de Valérie, la personne chargée de la communication autour d’un site consacré à l’éducation sensuelle des adolescents.

J’ai bien sûr expliqué à Valérie que oui, j’avais bien reçu ses mails mais que, partageant dès le départ, l’opinion de Maïa sur la chose, je n’avais pas rebondi car il me semblait inutile d’en remettre une couche. Malgré cela, Valérie avait vraiment l’air de tenir à ce que j’en parle et a insisté… Alors j’ai fini par accepter de me pencher sur le machin, indiquant tout de même à cette charmante personne que me filer un accès gratuit au site (oui, parce que le site est payant, ça te met direct dans l’ambiance), ça allait simplement me donner du grain à moudre… Et que le breuvage serait amer.

Donc comment t’exprimer ma consternation, globalement ? Débroussaillons un peu le machin :

Avant tout, je rappelle :

- qu’au-delà de l’utilisation de mots crus dans certains articles de ZoneZeroGene, je milite pour une information raisonnable et raisonnée en matière de sexualité.
- que je conviens volontiers de la nécessité d’adapter le discours au public ciblé.
- que je suis mère de famille et que je veille à protéger mes enfants de tout ce qui pourrait les heurter, les traumatiser, et que leur accès à l’info sexo n’est pas l’équivalent d’un champ de foire, à la maison.
- que malgré mes propos souvent caustiques, je ne galvaude pas les mots doux. Et que la tendresse, le respect, l’écoute de l’autre, les caresses, et autres sensations de douceur et d’émotion qui font partie intégrante de l’échange érotique à certains moments, me semblent importantes et enrichissantes.

De quoi s’agit-il ici ?

Au niveau du contenu :

Pour une présentation générale du concept, je renvoie à l’article de Maïa, qui résume bien l’initiative (qui est derrière le projet, et quel est le propos global). En gros, nous avons :

- Deux sites pour un concept : l’un, gratuit, dédié aux parents, pour les engager à offrir un accès au site, payant, réservé aux ados.

- Des experts à la Gérard Leleu : Sylvain Mimoun et autres personnalités comme je les aime (Béatrice Copper-Royer, psychologue et co-fondatrice d’e-enfance, Philippe Brenot et Didier Lauru, psychiatres, Anne de Kervasdoue, gynécologue, Christian Spitz – « Le DOC » -, pédiatre, …). Une mention spéciale à Anne de Kervasdoue, gynéco de compète. Elle, je l’ai adorée, et je ne me lasse pas de la revoir dans les vidéos : elle a une vision des choses complètement hallucinante qui aurait sa place dans les Brèves de gynéco. En gros, on a là l’habituelle DreamTeam de la zézette médiatique.

- Deux types de vidéos : les vidéos d’experts (mauvais) et les films pédagogiques (pas trop mal).

Quelques citations édifiantes, marquant nettement le fait que le jeune homme est une bête assoiffée de sexe et la jeune fille une princesse romantique :

- « Moi, gynécologue, je sais ce que sont les femmes. L’exigence est différente. Elles gardent un fond de romantisme et de douceur ». (Anne de Kervasdoue). Ah, et les garçons, ce sont des brutes ? Pourquoi céder à la facilité d’un cliché éculé ? Si on prétend éduquer les ados à la sexualité, pourquoi ne pas aller de l’avant et mettre les deux sexes sur un pied d’égalité en prenant en compte des différences concrètes, et en réfutant les constructions sociétales ? Oui, la femme peut être romantique. Mais l’homme aussi. Malgré l’inconfort des pollutions nocturnes.

- « La plupart des plaisirs féminins proviennent des caresses et de la sensualité ». (Sylvain Mimoun). Ok, je ne conteste pas l’importance de la sensualité. Mais pourquoi hiérarchiser et différencier les deux sexes au-delà des particularités anatomiques ?

- « Les femmes aiment être caressées sur tout le corps, et… ailleurs. »

© Mlle Jones, tous droits réservés ( http://www.observation-participante.over-blog.com/ )

Au final, le discours se résume à faire de la jeune fille une proie qui doit éduquer son prédateur, et du jeune homme un mâle en rut qui doit maîtriser sa hâte : « L’homme est un chasseur, la femme une romantique ». Elle doit donc « lui céder petit à petit, pour ne pas le priver de la gratification de la chasse » (Anne de Kervasdoue). Bienvenue au XIXème siècle !

- A trop vouloir rester vague et valoriser la sensualité, on oublie totalement que les ados ont un corps et que ce corps n’est pas toujours aisé à apprivoiser, à découvrir. Les questions très concrètes que se posent garçons et filles ne trouveront aucune réponse sur ce site. Il n’y a quasiment aucune explication anatomique, et je ne parle même pas de « technique », mais d’anatomie élémentaire, de connaissance de soi. Non, je ne pense pas que l’anatomie et la technique priment sur la sensualité. Je crois simplement que cela forme un tout, et qu’informer devrait se faire dans la globalité et l’impartialité. Dans le respect de l’égalité des sexes également, de leur complémentarité, et non sur la base d’oppositions hiérarchisantes. L’information devrait également être proposée dans le cadre d’un refus de la psychologie de genre à deux balles, de type « Mars et vénus ».

Je n’insisterai pas non plus sur le traitement réservé par ce site à l’homosexualité, à la prévention et à la contraception (on nous assène une fois de plus que le DIU n’est pas adapté aux nullipares, que l’esprit tout-puissant de Martin Winckler me vienne en aide !) : c’est affligeant.

Au niveau du marketing :

- Le site pour les ados est payant, et « vendu » aux parents via un site gratuit. (Donc ok pour contrôler l’accès de nos rejetons aux horreurs de l’Internet Mondial, mais aller jusqu’à valider l’accès à l’information sexo via du pognon, j’adhère moyen).

- Le démarchage est grossier, et la communication maladroite : quand on insiste auprès des gens pour qu’ils parlent d’un produit (car ce site n’est jamais rien d’autre qu’un « produit »), il n’est pas très malin de réagir un article critique en expliquant, comme l’a fait Valérie, que l’auteur de l’article n’a « pas saisi l’objectif du site destiné aux jeunes ». En fait, Valérie, je pense que les gens qui critiquent le produit que vous vendez ont très bien compris de quoi il retourne : simplement, ils n’aiment pas ce produit, pour un tas de raisons, et ils l’expliquent dans leurs articles. C’est leur droit le plus strict, relevant de la simple liberté d’expression, surtout quand cette expression résulte de votre insistance à nous voir nous exprimer sur votre produit.

- Me faire remarquer que j’ai écrit pour le magazine Sensuelle, et qu’un de leurs journalistes a beaucoup aimé le site, pourquoi pas. Mais me dire que ce serait bien que je regarde ce qu’ils en disent avant d’écrire mon propre article, là c’est carrément moyen, comme démarche. Je forge mon opinion en fonction du contenu qui m’est soumis. Que je sois en accord ou pas avec ce que d’autres journalistes en disent ne change rien à ce que je décide de publier.

Et publier cette critique ne modifiera en rien mes opportunités de boulot, hein, je le précise au cas où un doute subsisterait (je sais, j’ai vraiment mauvais esprit, je ne joue pas le jeu).

- La presse traditionnelle a bien évidemment encensé le site : le Figaro Madame, Top Santé (oui, ceux -là même qui ont mis en ligne un guide sexo méconnaissant l’anatomie féminine), Libération, … Bref, du publi-rédactionnel consciencieux à la mesure du site. Le mot « respect » et « Ã©panouissement » est omniprésent dans les articles.

- L’angélisme affirmé est peu crédible.

- Tout ce machin est vraiment ciblé CSP +.

- La démarche est vraiment mercantile. Et je préciserai que Valérie n’a pas été gênée une seconde de me demander des « conseils » pour améliorer leur contenu. Proposition à laquelle j’ai répondu ceci (qui faisait suite à un échange de mails surréalistes) :

« Vous voulez dire que vous souhaitez que je vous soumette un devis pour une prestation de conseil en communication et éditorial web ? Non parce qu’un doute m’habite, soudain : votre site étant payant et votre business model bien posé, vous n’espérez tout de même pas, sous couvert de quelques vagues flatteries, obtenir du conseil gratuit pour améliorer votre, euh, machin ? »

Mon conseil, en définitive ? Le voici : toi, le Jeune en chaleur, si pressé de pouvoir frimer en racontant que ta copine a trop crié de bonheur quand tu lui as fait tâter de ton Glaive tout-puissant, toi, l’adolescent angoissé parce que tu ne sais pas trop si tu préfères les garçons ou les filles, et toi, la meuf à la culotte frétillante qui t’interroge sur ton Ailleurs Sacré, vous, les morveux en rut tenaillés par des envies de plaisir, d’étreintes, d’informations, de tendresse et d’orgasmes, et vous, les ados perdus dans ces histoires de contamination par des infections sexuellement transmissibles, perdus également dans le dédale de la contraception et des risques de grossesse non désirée, prenez patience. Un jour, quelqu’un saura vous expliquer les choses et vous parler d’éducation sensuelle ET sexuelle..

Mais pas demain. Demain, le site Education Sensuelle a du pognon à ramasser.

(Un énorme merci à Mlle Jones pour l’illustration de cet article.)

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