Tranche de vie, avril 2006, salle de bains familiale.

Ma fille, 5 ans-et-demi-presque-6, termine de prendre sa douche. Après lui avoir lavé les cheveux et le dos, j’ai tiré le rideau et la laisse terminer seule, comme nous en avons l’habitude : en général, je lui tiens compagnie puis lui accorde quelques minutes d’intimité en restant dans les parages. Elle m’appelle ensuite pour que je la sorte et la sèche.

Ce jour-là, elle a envie de bavarder. Et pas de n’importe quoi. Bienvenue aux pays des conversations qui tabassent.

Elle :  M’maaaaan ?
Moi : Ouiiii ?
Elle : Viens voir, je veux te montrer
Moi (tirant le rideau) : T’as un souci ?
Elle : Nan. C’est quoi ça ? (Pointant son entrejambe du doigt)
Moi : Ben ça, c’est ta foufoune, ma puce.
Elle (levant les yeux au ciel, consternée par ma connerie) : pfff… Nan mais je SAIS que c’est ma foufoune. Mais ça, là, c’est quoi ? (pointant toujours la zone du doigt)
Moi (lente à la détente) : ça QUOI ?
Elle : Ben en haut de ma foufoune, j’ai un truc que quand je mets la douche dessus, ça me chatouille, c’est-trop-bien, et je me chatouille aussi dessus dans mon lit, c’est-trop-bien. C’est quoi ?
Moi : Euh, bah… Euh… … …

Oui, alors comment te décrire, Lectrice, Lecteur, l’irrépressible bouffée de gêne qui m’a envahie devant la question de ma gosse, ce soir-là ? Je veux dire, la vie est sournoise : tu colles ta gamine à la douche en pensant à que dalle, tu décompresses après ta journée, tu te mets en pilotage automatique pour la logistique, et la vapeur qui monte dans la salle de bains t’engourdit un peu. Normalement, ton encéphalogramme peut rester plat jusqu’au lendemain matin. Et c’est là que ta môme te propulse brutalement dans une pub Lactel avec une saloperie de question du genre « Papa, c’est quoi cette bouteille de lait-euuuuh ? ».

Putain, la maternité, parfois je te jure.

Le croiras-tu, Lecteur, Lectrice, mais je me suis déballonnée comme une sombre merde de parent-démissionnaire de sa race. J’ai lamentablement noyé le poisson en prétextant que oh-là-là-mais-qu’est-ce-qu’on-est-en-retard-dis-donc-ma-puce-viens-là-que-je-te-sèche.

Je ne peux même pas prétendre que j’aie réfléchi, sur le moment. En fait, je me sentais gênée, surprise, et surtout je ne savais pas quoi répondre. Que dire à une enfant de moins de 6 ans ? Quelles réponses donner ? Lesquelles éluder ? Comment éviter l’écueil d’une surinformation risquant de charger l’enfant d’un savoir non adapté à son âge ? Comment ne pas MERDER, tout bêtement ?

Le lendemain, j’en ai parlé à une copine. Elle avait une fille un peu plus grande. Et des soeurs, toutes mères de filles également. Alors la situation était différente pour chacune : certaines gamines avaient posé des questions assez tôt, d’autres pas du tout. Dans tous les cas, les conseils des médecins de famille étaient aussi clairs que pertinents : on répond toujours aux questions, en adaptant l’info à l’enfant qui la reçoit (possible version light pour ne pas charger, MAIS pas de mensonge), et on n’informe pas à tout prix un enfant qui ne le souhaite pas. Le but étant globalement de ne pas générer de culpabilité chez l’enfant, et de l’accompagner de façon saine en fonction des attentes qu’il/elle exprime. « Ce n’est pas sale », etc. On connaît la chanson.

Mais dans tous les cas, et c’était bien là le coeur du problème, on nomme les choses. Posément. Un « C’est quoi, ça ? » appelle une réponse claire. Quand c’est possible, on reste dans le général, et on évite l’exposé clinique effrayant. Mais parfois, la question est précise et appelle une réponse précise. Et c’est là qu’on perçoit le véritable enjeu de cet échange avec nos enfants : que transmettons-nous ? Quelles sont nos réticences ? Que devons-nous dépasser pour amener cette génération à ne pas devoir revivre nos luttes, tout ce que pour quoi nous nous sommes battuEs ?

Tout ça me semblait logique, après coup. Je me suis dit que le cas échéant, je me montrerais à la hauteur. Mais j’espérais bien que ma fille ne reviendrait pas à la charge de sitôt (oui, oui, lâche, c’est ça).

Elle y est revenue 3 jours plus tard. Sous la douche. Tout pareil. Mais un poil agacée quand même, la mioche :

Elle : Bon, alors, tu sais ce que c’est ou pas, le machin pour mes guilis de la foufoune ?
Moi (acculée, bordel, j’veuuuuux descendre) : ahem, euh, alors… (Vas-y, dis-le). C’est le… (Allez, quoi, c’est pas GRAVE). C’est ton clitoris. (Oh. My. God. J’ai prononcé le mot clitoris devant ma fille de 5 ans. Appelez la DDASS. Je suis une mère indigne).
Elle (pas plus perturbée que ça) : Ah bon. C’est ça qui fait les guilis alors ?
Moi : Oui, voilà.
Elle : Et sinon, ça sert à quoi ? Pour faire pipi, c’est par là aussi ?
Non : Non, pour faire pipi ce n’est pas là.
Elle : Mais alors, ça sert à quoi ? Ca chatouille et ça sert à quoi d’autre ?
Moi (un peu dans le potage quand même, mais au point où j’en étais…) : Ben ça sert juste à ça. Oui, voilà, en fait ça sert à se faire plaisir. C’est juste fait pour ça.
Elle (sereine et contente d’avoir un nouveau jouet officiellement validé par la génitrice) : Ah ouais ? Alors je peux continuer à me chatouiller dessus ?
Moi (enhardie maintenant que le truc avait été dit) : Oui, aucun problème. Ton corps, il est à toi, et t’as le droit de te faire plaisir avec. Simplement, ces choses-là on les fait quand on  est seule dans sa chambre, jamais devant les gens.
Elle : Bon, je le dirai à Julie alors, et que c’est toi qui a dit d’accord.
Moi (alarmée à l’idée de passer pour une mère déjantée à l’école) : Hein ? Euh, attends, là… Je veux dire, c’est peut-être pas la peine de raconter à Julie que j’ai dit que…
Elle (très professorale) : Si, faut que je lui dise. Parce que moi je lui ai dit à Julie que je me faisais des chatouilles trop bien, sur le clitoris de la foufoune sauf que je savais pas que c’était ça. Sous la douche et puis au lit. Et elle m’a dit qu’elle l’avait fait aussi. Eh ben sa maman elle l’a attrapée en train de le faire. Et elle lui a dit qu’il fallait pas faire ça, parce que c’est dangereux. Et que si on se touche la foufoune, après ça peut donner des maladies. Et sa mère elle l’a punie de télé.
Moi : …

Voilà, c’est tout. Initialement, je partais sur un article exposant les enjeux encore en gestation de ce féminisme pacifique auquel je crois, du plus profond de moi-même. Je voulais parler du rôle de la transmission. Des clés que nous pouvons donner à nos filles pour les accompagner vers l’âge adulte en harmonie avec leur corps. Je voulais parler d’une société où les mères éduquent parfois leurs filles comme AVANT. Et leurs fils comme des Mâles Alpha.

J’avais envie de dire qu’en matière d’éducation sexuelle donnée aux petites filles, les femmes se conduisent parfois en sinistres fossoyeurs. Et que ce sont souvent les mêmes qui après avoir culpabilisé leur fille parce qu’elles se sont tripoté la foufoune, s’extasient de fierté devant le pénis de leur petit garçon. Ce sont peut-être les mêmes qui enverront leur fils déplacer un truc dans le jardin et qui demanderont à leur fille de vider le lave-vaisselle.

Mais en fait, non. Restons-en là, et méditons cette phrase superbe avec tout ce qu’elle recouvre, tant en terme d’enjeu social que d’implications intimes : « Si on se touche la foufoune, après ça peut donner des maladies ». (Mère de Julie, 37 ans, Bac + 5).

La route est encore longue, et il appartient aussi aux femmes de veiller à ne pas devenir leurs propres ennemies.

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