Entre l’obligatoire levée des tabous sexuels prônée par les médias et la glorieuse description de l’orgasme vaginal par pénétration, il règne entre les cuisses de nos contemporains une sorte de flou érotique : on affirme aux femmes qu’il n’est pas essentiel de jouir pendant le coït et l’on valorise tous les moyens de parvenir à l’orgasme, mais en parallèle on les abreuve de conseils et de « solutions » pour atteindre tout de même la jouissance pendant la pénétration.

Dans le même temps, on explique aux hommes qu’il n’est pas capital que leur partenaire féminine prenne son pied pendant le coït, pour peu qu’elles aient décroché un orgasme et peu importe comment, mais on continue de les étourdir avec la promesse de bonheur absolu que constitue cet inimitable paroxysme fusionnel de l’orgasme partagé pendant la pénétration.

Tout cela au détriment d’un plaisir véritablement libre. Pressions diverses, conseils en non-stop… La sexualité est devenue une véritable performance scénique, un challenge. En définitive, les femmes courent après ce plaisir, et les hommes relèvent le défi. Et l’on constate que les informations disponibles (notamment sur le web) véhiculent encore un message totalement erroné, qui entérine une quête anxiogène, dramatise le plaisir sexuel et  repose sur des connaissances fausses. Lire, par exemple, que la solution pour procurer un orgasme « vaginal » à sa partenaire est de faire durer le coït le plus longtemps possible revient à cumuler deux inepties : l’existence d’un orgasme dit « vaginal » totalement indépendant d’un orgasme « clitoridien », et la durée maximale de la pénétration comme « solution » pour procurer ce fameux orgasme vaginal.

Posons clairement les choses : il ne s’agit pas, en valorisant l’orgasme obtenu par des caresses variées autre que la pénétration, de mettre le pénis au placard et d’en oublier la pénétration vaginale dans la palette des plaisirs possibles… Mais si la sexualité et le plaisir partagé s’affranchissaient enfin de la norme hétérocentrée qui place l’orgasme par pénétration vaginale au-dessus de tout le reste, chacun pourrait jouir à sa guise, sans se poser trop de questions.

Il peut donc être intéressant de replacer les choses (pénis, pénétration, désir et orgasme) dans un contexte raisonnable et raisonné.

Suzanne Képès, dans « Le corps libéré », parle de ses patientes souffrant de « problèmes sexuels » comme de femmes portant en elles une « immense soif d’amour (…) et une capacité à aimer leur conjoint, y compris sexuellement et sensuellement », et mentionne également « leur plaisir et leur aptitude à caresser le corps masculin ».

La recherche du plaisir partagé par les femmes demandeuses de jeux érotiques variés n’est donc en rien souillée par une quelconque attitude négative envers l’homme et son sexe, force érectile qui semble, confirmée en cela par le discours formaté de médias indifférents aux ressentis de ses lecteurs, gouverner les pulsions de nos amants.

Le pénis ne gouverne pas l’homme : et si on voulait bien l’aider à comprendre que sa masculinité, sa virilité, son aptitude à nous donner du plaisir de provenait pas uniquement de sa capacité à avoir une érection et à nous procurer un orgasme en pénétrant notre vagin, une avancée significative aurait lieu et permettrait d’ouvrir les esprits à un érotisme plus vaste, plus gratifiant, et plus harmonieux. En fait, prétendre qu’un homme « pense avec sa queue » n’est pas forcément une critique agressive, mais plutôt un triste constat. Car soyons honnêtes, si les hommes en sont réduits à penser avec leur queue, c’est bien qu’on les a persuadés que c’était la seule forme de raisonnement compatible avec le lourd fardeau de cette virilité qui se devait officiellement, pour combler Madame, d’être glorieuse et triomphante. En permanence. Dieu que ce doit être fatiguant, et stressant.

En libérant les hommes de cette espèce de formatage insensé, on leur offre ainsi la possibilité d’envisager leur corps tout entier comme un instrument de plaisir, qu’il suffira d’accorder pour le mettre au diapason du nôtre. Déchargé du fardeau de l’érection obligatoire (celle-là même qui donnait le « la » quand la pénétration était encore toute-puissante), l’homme va pouvoir se détendre et bander sereinement quand il en éprouvera l’impulsion. Ce n’est pas trop tôt.

Par ailleurs, il comprendra que si la pénétration est certes une source de plaisir, elle ne représente pas, pour la majorité des femmes, la seule voie vers l’orgasme. Elle représente simplement une possibilité parmi d’autres.

Alors bien sûr, chacun ses goûts, ses préférences, ses inclinations particulières : et il faut envisager ici la double dimension de ce plaisir aux multiples visages.

Tout d’abord, penchons-nous sur le plaisir érotique et égoïste (oui, il a le droit comme nous) de l’homme, le pragmatique plaisir qui le mène à l’orgasme : il le tirera certes de multiples caresses, attentions ou positions, et certains hommes adoreront la fellation, là où d’autres ne jureront que par la pénétration. D’autres encore aimeront sentir leur sexe vibrer dans la main de leur partenaire. Quoi qu’il en soit, au-delà des préférences intimes, l’essentiel réside dans la capacité des hommes à choisir librement comment ils souhaitent jouir (ce qui est exactement la revendication principale des femmes en matière de liberté sexuelle), sans être contraints à la performance : bander, certes, pénétrer, certes, mais pour le plaisir. L’homme a le droit de recevoir la caresse et de la savourer pour ce qu’elle est : un partage érotique, un échange sensuel. Il a le droit de savourer son orgasme.

Ensuite, envisageons sereinement le plaisir éprouvé par l’homme à combler sa partenaire : là encore, la pénétration n’est pas forcément la voie royale, bien qu’elle puisse l’être pour certaines femmes. Chacune ses préférences etc, bref on peut copier le paragraphe précédent quasi à l’identique, tellement l’égalité en ce domaine semble évidente et pertinente. Il semblerait de toute façon que les hommes, en règle générale, apprécient énormément le fait de donner du plaisir, et que cela contribue grandement à leur propre excitation : si l’on parvenait tout simplement à convaincre ces hommes généreux dans leurs intentions qu’il n’existe pas de hiérarchie entre les différents orgasmes qu’ils procurent aux femmes, les échanges érotiques en seraient à la fois enrichis et dédramatisés. Peu importerait alors, dans le cadre évidemment d’une adéquation des attentes de chacun des partenaires (de là l’intérêt de verbaliser, ne serait-ce qu’un peu) que l’on donne ou non à la pénétration une place de choix… Une place parmi d’autres… Ou pas de place du tout.

Il n’y aurait plus alors, une fois l’érotisme dépouillé de son vernis pailleté, formaté par les médias, que du plaisir.

En outre, comme l’affirme Suzanne Képès, la survalorisation de l’érection par les médias ET par certains sexologues rend les hommes sensibles aux stéréotypes, et les insécurise lorsque les femmes n’ont pas une attitude « amicale » avec leur pénis.

Alors certes, nous les femmes sommes également perméables aux discours médiatiques, mais une petite révolution est en marche de notre côté, puisque nous n’avons aucun problème pour nier l’uniformisation médiatique des comportements sexuels.

Dans tous les cas, le comportement de la femme à l’égard du pénis se révèlera d’autant plus amical (voire plus si affinités) que l’homme n’exigera pas à tout prix que l’orgasme de sa partenaire passe par l’érotisation obligatoire du vagin et par la voie sacrée de la pénétration. Oui, la pénétration est source de plaisir, mais au nom de quoi pourrait-on prétendre que la femme ne sera « complète », et « comblée » que si elle a un orgasme grâce à la pénétration ? Qu’elle PUISSE avoir un orgasme PENDANT la pénétration, voilà une possibilité réjouissante. Mais rien ne permet d’affirmer que le pénis introduit dans le vagin DOIT constituer la voie royale vers l’orgasme.

Plus les deux partenaires se détendront à ce sujet, plus le désir et le plaisir trouveront à s’exprimer autour, avec, pendant la pénétration. Si pénétration il y a pendant le rapport sexuel.

A lire :

- Suzanne Képès, Le corps libéré – psychosomatique de la sexualité, Editions La Découverte, 2003

Source photo :

- Mockery, via Flickr.

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