Avertissement 1 : Les filles, si vous êtes tombées ici en cherchant des infos sur la contraception, la sexualité ou l’IVG, vous pouvez aller directement à la fin de l’article, je vous ai mis des liens utiles.

Avertissement 2 : cet article n’ouvre pas un débat « pour ou contre l’IVG ». Tout commentaire hargneux  en ce sens sera supprimé. Nous veillerons également à éviter, dans le contenu de l’article ou dans les commentaires, tout propos diffamatoire, calomnieux ou injurieux, afin que ce contenu reste inattaquable et puisse demeurer en ligne. Le choix a été fait d’éviter le billet « coup de gueule » au profit d’une rédaction plus « posée ». Cet article a donc pour objectif de rendre compte des méthodes d’un site qui de notre point de vue appartient à une catégorie militante visant à priver les femmes de leur droit au choix en leur fournissant intentionnellement des informations incomplètes et partiales.

Samedi après-midi, @Mlle_Sarah signalait sur Twitter l’existence d’un site relatif à l’IVG qui lui posait souci : je suis donc allée jeter un coup d’oeil, et sans vouloir porter de jugement hâtif, il m’est en effet apparu que le contenu tout entier de ce site témoignait d’un positionnement très clair « contre »Â  l’IVG. Le site avait également été mentionné chez Entrailles.

Poussant plus avant ma lecture, j’ai constaté que ce site émanait d’une association proposant non seulement des articles contestant de façon véhémente le recours à l’avortement, mais également  un numéro vert permettant de joindre des écoutantes « qualifiées ». J’y reviendrai. Mais procédons dans l’ordre et en 5 temps :

1 – Quelles sont les dispositions légales en matière d’IVG ?
2 – Quels sont les propos tenus sur ce site ?
3 – Que m’a-t-on dit lorsque j’ai appelé leur numéro vert ?
4 – Sont-ils en infraction ?
(5 – Liens et ressources utiles)


1 – Bref rappel de l’état du droit aujourd’hui en ce qui concerne l’interruption volontaire de grossesse
:

- L’IVG est légale depuis la loi Veil, promulguée le 17 janvier 1975 : l’avortement est donc autorisé sous certaines conditions, et médicalisé. Cette loi n’est au départ votée que pour 5 ans et n’abolit pas la loi de 1920 interdisant l’avortement et la contraception. Il faudra attendre le 31 décembre 1979 pour qu’une loi définitive pérennise les dispositions relatives à l’IVG.

- L’IVG est autorisée jusqu’à 12 semaines de grossesse depuis la loi du 4 juillet 2001.

- Depuis cette même loi, l’autorisation parentale n’est plus obligatoire pour les mineures. Un adulte référent mais non responsable légalement (le texte de la loi le précise très clairement) fera office de conseil et de soutien si la jeune femme mineure ne désire pas informer ses parents. Par ailleurs, l’entretien préalable à l’IVG n’est plus obligatoire, sauf pour les mineures non émancipées, mais continue d’être proposé aux femmes majeures.

- L’IVG est remboursée par la sécurité sociale depuis 1982.

- Le fait de provoquer l’interruption de grossesse sans le consentement de l’intéressée est une infraction visée par l’article 223-10 du Code Pénal, et punie de 5 ans d’emprisonnement et de 75000 € d’amende.

- Le fait d’empêcher une interruption volontaire de grossesse est également une infraction (instaurée par la loi Neiertz du 27 janvier 1993). On appelle cela le délit d’entrave.


2 – Les propos tenus par ce site
:

Ils sont orientés. Mais au-delà même du parti pris (c’est leur droit), le choix a été clairement fait de ne fournir que des informations mettant en lumière les risques, dangers et conséquences négatives de l’avortement. Par ailleurs, et ce de façon plus ou moins subtile, la rédaction des textes est élaborée de façon à présenter une réalité audacieusement édulcorée, qui nie les implications matérielles, émotionnelles et sociales de la situation de détresse consécutive à une grossesse non désirée. Tout est fait pour décourager le recours à l’IVG, et ce de manière très aboutie, même si cela signifie tronquer les informations et les diffuser incomplètes.

Et cette astucieuse combinaison de contenu et de ton ne sous-tend pas simplement la défense d’une conviction (« non à l’avortement »), mais le conseil à des femmes en situation de détresse. Nous ne sommes donc pas sur un site de pur contenu, dont nous pourrions discuter les convictions sans conséquences pratiques immédiates, mais sur un espace d’accueil (et d’écoutants) qui va très concrètement se proposer d’informer et de conseiller des femmes en réelle interrogation sur l’opportunité d’une IVG lorsqu’elles sont en situation de grossesse non désirée.

Sous couvert d’écoute et de conseil, le site fournit donc sciemment des informations parcellaires qui vident le mot « choix » de son sens. Mentionnons également la page d’accueil qui induit en erreur en donnant une image très « pro », avec le numéro vert, l’appellation « Centre National… », et la présence d’un lien commercial sur Google.

Quelques exemples de contenus…

Pages à consulter :
- Ma fille adolescente est enceinte : où l’on vous décrit de façon très bucolique de la relation mère-fille et l’aventure humaine enrichissante que représente potentiellemet la grossesse d’une ado (et surtout, pas d’inquiétude pour les études ou les risques de discrimination, tout le monde sait que la loi française protège les femmes de ce genre de broutilles, tout va très bien se passer !). N’oublions pas non plus que l’ado enceinte, pour ce site, c’est déjà une « future maman ». Conditionnement, dites-vous ?
- Avortement et fragilisation de la femme : où l’on vous explique que l’IVG ne contribue pas aux droits des femmes, et que ça risque de vous rendre dépressive, alcoolique et droguée, mère célibataire, inefficace au boulot, et où l’on fait également un joyeux amalgame entre une seule IVG et des « avortements répétés ». Raccourcis arbitraires, dites-vous ?
- Avortement chez les adolescentes : où l’on vous rend compte d’une étude américaine sur le sujet. Propagande anti-IVG, dites-vous ? Absence de sources contradictoires et objectives ?
- Risque pour la santé physique : où l’on vous dit clairement que vous risquez de mourir si vous avortez, sans préciser que le risque lié à l’IVG est strictement le même que le risque inhérent à tout acte chirurgical. Mise sous pression, dites-vous ?
- IVG et violences conjugales : où l’on instrumentalise sans gêne aucune le thème complexe des violences conjugales à des fins anti-IVG. Indécence, dites-vous ?

Le reste  du site est à l’avenant…

Pourquoi choisir ici de mettre l’accent sur un site qui manipule son lectorat de façon plus ou moins subtile, et non sur un site ouvertement anti-IVG, s’affichant clairement pro-life ? Parce que les sites pro-life, contrairement à ce qu’on pourrait croire, représentent concrètement moins de danger pour le respect du choix des femmes. Un site brutalement orienté pro-life va rebuter dès sa page d’accueil une jeune femme en détresse qui y arriverait par le biais d’une recherche sur internet.

Alors que ce genre de site, par le biais de son discours mielleux et faussement objectif, tisse autour du visiteur une toile émotionnelle qui va le rendre réceptif à des arguments anti-IVG, bien plus efficacement qu’une dénonciation agressive. On est loin du slogan « abortion is murder », et c’est bien là que réside le danger en ce qui concerne le droit au choix : l’illusion du respect offre une brèche, dans laquelle s’engouffrera le message véhiculé par les pro-life déguisés en association d’écoute neutre, surtout si l’on tient compte de l’état de détresse des personnes qui vont s’adresser aux écoutants. Par ailleurs, l’argumentaire utilisé par ce genre de site les met pratiquement à l’abri d’un certain nombre d’action judiciaires. La démarche est donc suffisamment sournoise pour être signalée. On est loin des commandos anti-Ivg. Les méthodes ont changé, l’objectif reste le même.


3 – Que m’a-t-on dit lorsque j’ai appelé leur numéro vert ?

J’ai donc appelé ce numéro vert. Je voulais en avoir le coeur net. Ma voix de femelle adulte pouvant difficilement passer pour celle d’une adolescente en détresse, j’ai choisi de présenter mon cas de la façon suivante : la fille d’une amie est venu se confier à moi. Elle n’ose pas dire à sa mère qu’elle a deux semaines et demie de retard. Elle pense être enceinte, elle est au lycée, elle panique. Je panique également, car ma position est délicate : ne voulant pas trahir la confiance de l’adolescente, je suis très gênée vis-à-vis de sa mère, que je n’ai pas encore informée. D’un côté, on peut comprendre qu’elle a le droit de savoir, mais de l’autre, la jeune fille a le droit de voir son intimité respectée, non ? Enfin je ne sais pas, je suis perdue… Que dit la loi ? Je suis obligée de « balancer » ? Que peut faire cette jeune fille ? Je ne suis pas trop informée de ces choses, vers qui l’orienter ? Comment gérer au mieux ? Quelles sont les options qui s’offrent à elle ? Que dois-je lui dire ? Que dois-je faire ?

J’ai volontairement choisi de présenter un « cas » se situant dans une relation triangulaire : c’est un tantinet complexe, cela suppose des implications croisées, bref ça rend le merdier suffisamment enchevêtré pour permettre une vérification du terme « Ã©coutante qualifiée ».

Au premier appel, le téléphone m’indiquait que mon correspondant était déjà en ligne et qu’on lu indiquait mon appel par un signal sonore. Un simple signal d’appel, pas de musique d’attente… Atmosphère très home-made. Je suis finalement tombée sur la messagerie. Pas d’annonce pro, pas d’indication concernant le nom de l’association, juste un très mou : « Bonjour, vous êtes bien chez Marie, laissez-moi un message et je vous rappellerai ».

J’insiste, je rappelle. Une femme décroche : « Oui allo ? ». J’explique ma situation. La personne que j’ai au bout du fil n’est pas très chaleureuse. Elle ne montre aucune empathie (et je ne parle pas là de compassion, mais bien d’empathie). A mes questions angoissées, elle oppose de vagues généralités (« Oui, c’est difficile… Ne vous inquiétez pas… »), puis m’enjoint aussitôt d’informer la mère de l’adolescente. « Oui, mais la petite m’a fait confiance… C’est délicat, vous comprenez… Et puis sa maman est-elle obligée de l’apprendre, si la petite ne veut pas lui en parler ? », lui dis-je d’une voix hésitante. Elle me rétorque alors : « Et vous, vous n’avez pas l’impression de trahir la confiance de votre amie ? Elle est sa mère, elle a le droit de savoir ! ».

Ouah. Je suis soufflée par ce professionnalisme ébouriffant. Je réponds que oui, bien sûr, je comprends… Mais que j’aimerais parler à un médecin… L’association travaille bien avec des médecins, non ? La réponse claque, froide et sèche : « Un médecin ? Oui, bien sûr que nous avons des médecins… Si vous y tenez vraiment. Mais je suis infirmière, vous savez ». Ok.

Je laisse échapper un soupir tremblant et je dis que je me sens perdue… Que doit faire la petite ? Vous vous rendez compte, c’est terrible ! Et là, réponse ahurissante de subjectivité : « Qu’elle fasse un test urinaire, ça lui dira si elle est enceinte. De toute façon, à 16 ans, les cycles ne sont pas réguliers ». SANS BLAGUE ? Prise de sang à envisager, non ? Marge d’erreur ? Consultation médicale ? Dispositions pratiques pour être INFORMEE de TOUTES LES OPTIONS et CHOISIR ensuite ? Non, jamais ? Apparemment non. J’ai également demandé pourquoi on ne parlait pas de contraception sur le site. Il m’a été répondu que la contraception ne les concernait pas, que le site était uniquement dédié à l’avortement… Ah bon ? L’avortement et rien d’autre ? Alors que viennent faire les violences conjugales là-dedans ?

Bilan : pas d’informations concrètes ni objectives, pas de compétence professionnelle au niveau de l’écoute, pas d’orientation sociale ou médicale… Pas grand-chose en fait. Si une jeune fille enceinte et désemparée appelle ce numéro, si elle ne comprend pas les implications d’un choix ou d’un autre (opter pour une IVG ou mener sa grossesse à terme), le contenu de ce site et les écoutantes de cette association ne lui fourniront pas les informations nécessaires à un choix éclairé.


4 – Sont-ils en infraction ?

- Aux niveau des mentions légales : elles sont incomplètes. La communication en ligne est régie par la loi et tout éditeur de site est tenu de mettre à disposition de ses visiteurs certaines informations obligatoires, notamment les coordonnées de l’hébergeur en cas de site non professionnel ou édité à titre anonyme, de façon à ce que les notifications prévues par l’article 6,I,5° de la LCEN (loi de confiance en l’économie numérique) puissent lui être adressées le cas échéant. Petite infraction, goutte d’eau dans la mer…

- Au niveau du contenu : le délit d’entrave visé par la loi de 1993 semble difficilement caractérisable ici, bien que la conviction contraire puisse naître de l’indignation. Un avocat pourrait étudier ça de plus près, mais il serait irresponsable de céder à la tentation de conjectures hasardeuses.

5 – Liens et ressources utiles

- Fil Santé jeunes : forums, écoutants, FAQ, ligne téléphoniques, permanence… Toutes les infos sur la sexualité, la contraception, l’IVG sont ici.
- Le planning familial : pour trouver les coordonnées de contact dans votre département, entrez votre code postal dans le cadre tout en haut à gauche.
- Résumé des dispositifs en place chez Doctissimo
- IVG : le guide pour les femmes majeures édité par le ministère de la santé
- IVG : le guide pour les femmes mineures édité par le ministère de la santé (les dispositions ne sont pas les mêmes)

Histoire, luttes pour le droit des femmes, contraception, IVG :
- Une petite chronologie
- Synthèse publiée par la LMDE

Associations :
- Association nationale des centres d’interruption de grossesse et de contraception

L’IVG concrétise le droit au choix, conquis par les femmes après des années de lutte. Ce choix nous est garanti par la loi. On peut se positionner pour ou contre l’IVG, personne ne contestera cette liberté de penser et de s’exprimer. Chacun est libre de défendre ses convictions.

Mais il n’est pas tolérable qu’une stratégie de désinformation et de manipulation tire parti de la détresse des femmes et d’une situation d’urgence pour les priver d’un choix éclairé, qui devrait pouvoir être fait en possession de toutes les informations disponibles.

Vous êtes invité(e)s à compléter les liens et ressources de cet article par vos propres liens, et à faire circuler cet article dans les forums, sites, blogs…

Edit du 31 janvier : les démarches personnelles concrètes découlant de cet article peuvent être suivies ici et ici.

A lire également :